EN 2007, le grand pourvoyeur de blessures et de défigurations faciales est
le chien mordeur. Les données vétérinaires, les centres antirabiques et les
publications médicales estiment entre 250 000 et 500 000 le nombre de morsures
infligées par les animaux domestiques dans notre pays, mais aucune grande
enquête nationale regroupant les urgentistes, les chirurgiens et les
vétérinaires n'a encore été lancée en France. Samedi soir encore, une fillette
de 6 ans habitant les Côtes-d'Armor a été grièvement blessée par une chienne
de race American Staffordhire Terrier qui l'a mordue au visage. Pour
l'anniversaire des 30 ans de l'association SOS Face, qui regroupe des
chirurgiens maxillo-faciaux et plasticiens, le Pr Jean-Charles Bertrand avait
organisé la semaine dernière à la Pitié-Salpêtrière (Paris) une journée
d'information sur ce sujet ouverte au public.
Si la plupart des morsures ne sont pas graves, quelque 70 000 feraient,
chaque année, l'objet de soins, d'opérations et d'hospitalisations. Nos
voisins anglais, qui collectent eux par l'Information Center for Health and
Social Care les données sur ce sujet, ont répertorié 41 333 hospitalisations
en 2006 pour morsures canines, soit le double du chiffre de 1996. 22 % des
patients sont des enfants de moins de 9 ans. Alors que les gueules cassées ont
dans les cinquante dernières années été la conséquence des guerres, des
accidents de la voie publique ou des rixes et agressions, la proportion de
morsures déchiquetant les visages, les nez, les massifs des joues, emportant
langue ou oreilles, augmente, les chirurgiens en font tous le constat.
En février 2007, le British Medical Journal a relayé un appel aux
médecins à propos des morsures canines. La Royal Society for the Prevention of
Accidents a répertorié quelque 70 000 passages aux urgences consécutifs à des
attaques de chiens. « Ces morsures sont devenues à la fois un problème de
santé publique et un sujet de débat sur la protection des enfants »,
explique Rachel Besser (London Deanery, une organisation de formation médicale
continue). La revue savante The American Surgeon dès 1999 avait publié
une étude montrant que les enfants de moins de cinq ans constituent le groupe
le plus à risque de blessures graves de la tête et du cou, du fait de ces
morsures.
Une loi rarement respectée
Certes, au Royaume-Uni, le Dangerous Dog Act (1991) et en France la
loi de 1999 sur les chiens « molossoïdes » (pitbulls, rottweillers et
autres races à forte mâchoire) régissent d'une part la déclaration obligatoire
en mairie, l'assurance spéciale et, d'autre part, imposent le port de
muselières. Mais la loi est rarement respectée : ainsi l'article L223-10 du
Code rural, qui impose le suivi des chiens mordeurs, reste lettre morte. En
Suisse, en 2002, la loi sur la protection des animaux a été révisée dans le
sens d'une plus grande sévérité.
Rachel Basser fait le constat que le Dangerous Dog Act est inutile :
« D'une part, il ne couvre pas la majorité des morsures qui surviennent à
domicile et, d'autre part, seuls 764 propriétaires ont été poursuivis selon
cette loi en 2005 », estime Rachel Basser. Et surtout, comme le constatent
vétérinaires et chirurgiens, ce ne sont pas ces chiens d'attaque qui mordent
le plus : mais de paisibles teckels, des staffordshire bull terriers, des
minibull dogs (très à la mode), des bâtards et des bergers ou des labradors.
Rien n'oblige les éleveurs, les propriétaires et la Société protectrice des
animaux à déclarer ou inscrire les individus ou leurs propriétaires. Il faut
seulement que l'animal soit tatoué, mais, en France, 3 chiens sur 4 ne le sont
pas. Et la fin de la rage a rendu caduque dans l'Hexagone une législation de
déclaration des morsures qui n'est plus appliquée. Les instances médicales
américaine et britannique poussent leurs gouvernements à mettre au moins en
oeuvre un registre national canin obligatoire. Mais même si ce type de
législation avait une chance de passer (il y a plus de 20 millions de chiens
en France), elle ne réglerait pas le problème.
Tous les acteurs, vétérinaires, comportementalistes en tête, le disent : la
racine du problème est liée à l'éducation des maîtres, les chiens ne sont pas
responsables. Monique Bourdin (École nationale vétérinaire d'Alfort) le répète
partout : « les accidents par morsures sont essentiellement liés au
non-respect du mode de vie de l'espèce. Normalement, c'est la mère qui éduque
les chiots pendant deux mois après la naissance. » Mais le marché canin
surtout venant des pays de l'Est est sous pression, et les animaux sont
séparés de leur mère trop tôt avant d'avoir appris les limites du jeu et de
l'agression. « Il ne faut pas accepter d'un chien qu'il mordille, qu'il
tiraille, qu'il pince. Il ne joue pas mais il cherche à se mesurer au maître
dominant. »
JEAN-MICHEL BADER. Publié le 19 juin 2007 figaro